Arpenteur : Courir, c’est pour les fous !

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Les asiles psychiatriques sont là pour faire croire à ceux qui sont dehors qu’ils ne sont pas fous.

Je prends mes pieds.
Je suis fou.
Et j’y vais en courant.
Les gens me regardent passer (à peine, d’un œil, ils ont d’autres choses à faire que de s’occuper d’un hurluberlu). De nos jours, même les pauvres ne se déplacent pas en courant, ils ont tous un truc qui vole, avance plus vite, glisse, roule.

Courir, c’est fatiguant, on peut être essoufflé, chopper un point de côté, devoir s’arrêter.
Une machine, c’est plus fiable qu’un corps.

Et effectivement, j’ai mal.
Difficulté à respirer.
L’air est tellement frais.
Quand je marche, l’air a le temps d’être réchauffé, je me dis.
Là, l’air m’attaque la gorge, me fait tousser. Je continue de courir.

Mes jambes sont en plomb !
C’est comme si le macadam se soulevait à chaque mouvement (je ne pense pas que ma lutte pour avancer mérite le terme de mouvement). Mes cuisses hurlent, brûlent. Et dire qu’en plus, ça me coûte du temps. Béni soit l’inventeur du scooter.

Mais je continue.
Mes voûtes plantaires se crispent. Je ne sais même pas comment poser mes pieds sur le sol. D’abord le talon, d’abord l’avant du pied ? J’essaye l’un, j’essaye l’autre.

C’est con, j’ai jamais appris à courir.

Coûteux, dangereux et irresponsable. Voilà les trois mots utilisés pour parler de cette erreur fonctionnelle.

L’Homme n’est pas fait pour courir.

Je le remarque, merci.
J’ai une crampe pour chaque voûte plantaire.
Pourtant, mes chaussures sont de bonne facture, avec un beau soutien plantaire.
Bizarre, je ne me sens pas du tout soutenu.
Je dois plutôt ressembler à un saoul-tenu qu’être soutenu par mes chaussures.
Tous mes pieds me font mal, c’est de la purée d’orteils, ils crient.
Heureusement, mon souffle de chien mourant couvre l’aboiement pédestre.

Je continue.

L'arpenteur de M.Mih ne sent plus ses pieds

Je ne suis plus un bipède respectant la gravité, faisant honneur à la verticalité.
Je suis un héros de film américain à gros budget.
Mais au moment où le héros cherche à fuir avec trois balles dans le ventre, un coup de couteau dans la cuisse droite, le pied gauche écrasé par un rocher, la clavicule défoncée par une chute, et portant trois soldats morts sur les épaules.
Ah, et surtout, contrairement au héros, je n’arrive pas à rester digne.

Je continue.
Dans une vieille histoire, j’ai lu qu’on pouvait avoir un deuxième souffle, sorte de redémarrage de la machine-corps.
Étant donné que j’ai utilisé le premier souffle, et que j’avance en apnée, cela devait être une fiction.

Mais je continue.
Je ne sens plus mes pieds.
Si, mais dans une douleur continue, presque normale.
Elle monte jusqu’à mes cuisses.
Là, ce sont les cuisses qui irradient, englobant tout le niveau pelvien : quadriceps (quatre monstres tyranniques, surtout le plus grand, qui rentre dans le pelvis), fessiers (le petit, le grand, tout le monde), les adducteurs, même le périnée.
Les abdominaux sont là pour ne pas laisser la vedette aux membres inférieurs.
Depuis quand il faut des abdos pour courir ?
C’est un océan agité de spasmes, plusieurs vagues, plusieurs couches.
Pas de tablettes, mais du chocolat en fusion.
Et ça descend, au cœur du volcan, comme si mes organes voulaient à tout prix se mettre d’accord, là, maintenant, pour trouver la grande explication ultime au déchirement des jours.
Alors, ça se bastonne.

Combien on a, déjà, de mètres d’estomac ?
En tout cas, le foie utilise une partie de cette longueur pour étrangler mon diaphragme.
Et puis le truc dur, là, plus haut, la poitrine.
Le sternum reste de marbre.
Du granit, de l’acier.
Même les côtes flottantes ne se laissent pas perturber par l’océan agité.
C’est mort, rigide.
Je soupçonne même mon bouclier-sternum (mais si tu sais, si ta poitrine est dure, c’est pour protéger tes poumons) de faire exprès d’appuyer sur mes poumons pour me forcer à arrêter.
Il a de bonnes chances de réussir.

Je continue.
Heureusement, mon cerveau ne peut plus être assez irrigué pour prendre la décision d’arrêter.
Où je dois aller, déjà ?

Je continue, je continue, oh, de la lumière, je continue, je continue, grrr, luminosité de l’écran, je continue, grrr, il y a de la buée, je continue, mince, mes yeux, qui a éteint mes yeux, je continue, ah, j’ai fait tomber mes jambes, je continue, je continue, bizarre, cette impression d’avoir mangé mes dents, je con…

Ça vous a plu?
C’est un extrait de l’Arpenteur, mon premier roman. Vous êtes libre de vous procurer
le livre au format papier en cliquant ici.

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